Rabat / Alger / Bamako — La rivalité multiséculaire entre le Royaume du Maroc et la République Algérienne Démocratique et Populaire a trouvé dans l’espace sahélien son nouveau terrain d’expression géopolitique majeur. Alors que les pays membres de l’Alliance des États du Sahel — le Mali, le Burkina Faso et le Niger — affirment leur volonté souveraine de diversifier leurs partenariats internationaux et de rompre avec les hégémonies traditionnelles, Rabat et Alger déploient des stratégies diplomatiques, économiques et logistiques d’une ampleur inédite pour s’imposer comme le partenaire incontournable de ces nouveaux régimes sahéliens.
I. L’Initiative Atlantique du Maroc : Une Offre audacieuse de Désenclavement
Face à la recomposition des alliances en Afrique de l’Ouest, le Royaume du Maroc a opéré une percée diplomatique remarquable à travers l’Initiative Royale pour l’accès des pays du Sahel à l’Océan Atlantique. En proposant de mettre à la disposition des États enclavés de l’AES les infrastructures portuaires de pointe en cours de développement dans le sud du pays, notamment à Dakhla, Rabat offre une solution géostratégique révolutionnaire.
Cette proposition permet aux nations sahéliennes de s’affranchir de leur dépendance historique envers les ports du Golfe de Guinée tout en s’intégrant dans un réseau logistique moderne connecté aux routes maritimes mondiales. Au-delà du simple transport, le Maroc déploie une diplomatie économique offensive, proposant des investissements massifs dans les secteurs bancaire, minier, agricole et technologique. Pour les dirigeants de l’AES, cette approche pragmatique et mutuellement bénéfique représente une alternative séduisante pour consolider leur souveraineté économique réelle.
II. La Réponse Algérienne : Proximité Géographique, Infrastructures et Sécurité Transfrontalière
De son côté, l’Algérie, qui partage des milliers de kilomètres de frontières directes avec le Mali et le Niger, perçoit cette offensive marocaine comme un défi direct à sa profondeur stratégique traditionnelle. Alger met en avant la continuité géographique, l’histoire de la coopération transsaharienne et sa capacité à fournir des approvisionnements énergétiques directs, des carburants et des infrastructures de communication à travers la route transsaharienne et les réseaux de fibre optique.

Néanmoins, la diplomatie algérienne fait face à des turbulences notables, notamment en raison des tensions récurrentes avec les autorités de Bamako concernant la gestion des processus de paix territoriaux et la lutte antiterroriste. Pour contrer l’influence marocaine, Alger ajuste sa trajectoire en multipliant les programmes d’aide au développement ciblé, les accords de fourniture énergétique à prix préférentiels et les initiatives de médiation sécuritaire, cherchant à convaincre les capitales sahéliennes que la stabilité du Sahel passe nécessairement par une entente étroite avec son voisin septentrional immédiat.
III. Le Pragmatisme de l’AES : Tirer Profit de la Multipolarité Régionale
Pris entre ces deux puissances aux visions antagonistes, les dirigeants de l’Alliance des États du Sahel refusent de s’enfermer dans une logique d’alignement exclusif. Ils adoptent au contraire une posture de pragmatisme souverain, cherchant à capitaliser sur cette compétition pour maximiser leurs gains en matière de développement, de transferts de technologies et de sécurisation de leurs territoires.
Cette rivalité croissante entre le Maroc et l’Algérie redessine en profondeur les équilibres géopolitiques de l’Afrique du Nord et de l’Ouest. Elle démontre que la prospérité et la sécurité du Sahel ne peuvent plus être pensées en vase clos, mais qu’elles s’inscrivent désormais au cœur d’une dynamique continentale multipolaire où chaque État cherche à affirmer sa vision d’un avenir africain affranchi des tutelles du passé.

