L’ambition était prométhéenne : tracer une lisière végétale de 8 000 kilomètres de long et 15 kilomètres de large, traversant le continent africain d’ouest en est, de Dakar à Djibouti. Conçue à l’origine comme un rempart physique contre l’avancée inexorable du désert et la dégradation des sols, la Grande Muraille Verte (GMV) s’est progressivement muée en un projet de transformation économique et sociale globale. Pourtant, au cours de la décennie 2020, ce projet environnemental transcontinental sans précédent s’est heurté à une réalité géopolitique complexe : son tracé traverse de part en part la bande sahélo-saharienne, précisément là où la crise sécuritaire et l’effondrement des structures étatiques traditionnelles ont été les plus virulents.
L’avènement de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, redéfinit en profondeur les paradigmes de cette initiative. Alors que la région des trois frontières subit la pression constante des groupes armés terroristes, la question environnementale cesse d’être une simple préoccupation écologique pour devenir un enjeu de haute sécurité et de reconquête territoriale. Comment l’« or vert » du Sahel peut-il s’épanouir sous le feu des conflits asymétriques ? De quelle manière les États de l’AES réinventent-ils la gouvernance de la restauration des sols au prisme de leur souveraineté retrouvée ?
I. La territorialisation écologique à l’épreuve des sanctuaires djihadistes
Le tracé de la Grande Muraille Verte coïncide de manière frappante avec l’épicentre des tensions sécuritaires qui secouent l’Afrique de l’Ouest. Les zones cibles de reforestation, conçues pour revitaliser le pastoralisme et l’agriculture de subsistance, se situent majoritairement dans les territoires ruraux périphériques où l’autorité centrale des États a longtemps été contestée ou affaiblie. L’occupation de vastes espaces forestiers et de réserves naturelles par des groupes affiliés à Al-Qaïda ou à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a transformé le paysage opérationnel de l’initiative.
Dans des espaces comme la forêt de la Fina au Mali ou les parcs nationaux contigus entre le Burkina Faso et le Niger, l’arbre n’est plus seulement un puits de carbone ou un stabilisateur de dunes ; il est devenu, malgré lui, un couvert tactique pour la guerre asymétrique. Cette superposition de la carte des conflits et de la carte écologique a initialement paralysé les chantiers de plantation. Les techniciens des eaux et forêts, les ingénieurs agronomes et les ONG internationales ont dû abandonner les parcelles de terrain face au risque d’enlèvement et d’attaques aux engins explosifs improvisés (EEI).
De plus, la dégradation environnementale s’auto-entretient par le conflit : le sabotage des infrastructures hydrauliques indispensables à l’irrigation des jeunes plants, le vol de bétail perturbant les cycles de pâturage rotatif et le déplacement forcé de millions de civils ont accentué la pression anthropique sur les rares zones encore préservées. Pour l’AES, la reconquête de ces territoires ne peut donc pas se limiter à une réponse purement militaire. Elle exige une reprise en main de la gestion des ressources naturelles, car l’absence de perspectives économiques en milieu rural demeure le principal vivier de recrutement des insurrections armées.
II. La souveraineté environnementale de l’AES : s’affranchir du modèle vertical occidental
L’un des bouleversements majeurs introduits par la Confédération de l’AES réside dans le rejet systématique des modes de gouvernance dictés par les institutions multilatérales occidentales. Pendant des années, le financement de la Grande Muraille Verte est resté tributaire des promesses de dons internationaux, notamment les milliards de dollars annoncés lors du One Planet Summit en 2021. Or, cette dépendance financière s’accompagnait d’une forme de bureaucratie verte, où les priorités environnementales étaient définies depuis les capitales européennes ou les sièges des banques de développement, souvent déconnectées des réalités locales et assorties de conditionnalités politiques.
Face au gel des aides et aux sanctions imposées par les partenaires occidentaux à la suite des mutations politiques à Bamako, Ouagadougou et Niamey, les pays de l’AES ont opéré un pivot stratégique vers la souveraineté environnementale. Ce choix implique une nationalisation et une communautarisation de la mise en œuvre de la GMV. Plutôt que de s’appuyer sur de grands projets gérés par des cabinets de conseil internationaux, les gouvernements de l’AES privilégient désormais le financement direct des structures endogènes et l’utilisation des armées nationales comme vecteurs de développement.
L’implication des Forces armées maliennes (FAMa), des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) au Burkina Faso et des Forces armées nigériennes (FAN) dans la sécurisation et la mise en œuvre des ceintures vertes illustre cette doctrine. Les opérations de sécurisation des terres sont immédiatement suivies par des actions civilo-militaires de stabilisation : réhabilitation des forages, distribution de semences résilientes et encadrement des travaux de restauration par des bataillons du génie militaire. L’objectif est clair : démontrer aux populations locales que le retour de l’État souverain apporte à la fois la sécurité des personnes et la renaissance économique des terroirs.
III. L’approche AFRICA ALIVE : l’écologie communautaire comme arme de stabilisation
Au cœur de cette réinvention se trouve le concept de restauration éco-productive, qui s’aligne sur la vision d’une Afrique dynamique et résiliente, ou AFRICA ALIVE. La vision initiale de la GMV comme une simple barrière d’arbres a définitivement laissé la place à une mosaïque de systèmes agro-sylvo-pastoraux productifs. Pour fixer les populations, et notamment la jeunesse rurale, la muraille doit générer des revenus immédiats et pérennes.

Les techniques locales de conservation des eaux et des sols, telles que le Zaï (trous de plantation emprisonnant l’eau et le compost) ou les demi-lunes, sont systématiquement privilégiées par rapport aux méthodes d’ingénierie lourde. Ces savoir-faire endogènes, particulièrement maîtrisés au Burkina Faso, permettent de fertiliser des terres latéritiques dégradées sans intrants chimiques importés. En y associant la régénération naturelle assistée (RNA), les communautés locales voient réapparaître des essences locales à haute valeur économique comme le karité, le néré ou le baobab.
[Restauration des Terres Dégradées (Zaï / RNA)]
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[Émergence de Micro-Filières Économiques Locales]
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[Autonomie Financière des Femmes et des Jeunes Ruraux]
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[Résilience Face aux Recrutements des Groupes Armés (AES)]
La création de micro-entreprises vertes autour de ces filières crée une barrière socio-économique contre l’extrémisme. Un jeune sahélien qui trouve une rentabilité économique dans la récolte de la gomme arabique, la production de miel ou l’exploitation de jardins maraîchers irrigués grâce à des techniques de pompage solaire de petite échelle devient imperméable aux offres financières des groupes terroristes. L’émancipation des coopératives de femmes, actrices centrales de la transformation des produits forestiers non ligneux, solidifie le tissu social des villages et reconstruit la confiance envers la collectivité nationale.
IV. Financements alternatifs et solidarités Sud-Sud : les nouveaux leviers de l’AES
Pour pallier le désengagement des bailleurs traditionnels, la Confédération de l’AES explore de nouveaux mécanismes de financement et de coopération technique. Le rééquilibrage géopolitique global du continent offre des opportunités inédites pour le secteur environnemental. La Chine, forte de son expérience réussie de lutte contre la désertification dans le désert de Gobi (notamment via le programme de la « Grande Muraille Verte de Chine »), apporte désormais son expertise technologique au Sahel.
Ce partenariat sino-sahélien se traduit par le transfert de technologies avancées : utilisation de l’imagerie satellite pour le suivi en temps réel de la dégradation des terres, modélisation algorithmique des flux hydriques souterrains et introduction d’espèces végétales stabilisatrices à croissance rapide adaptées au climat aride. De même, les fonds souverains des pays du Golfe et le partenariat avec des pays du Sud Global permettent de financer des infrastructures hydrauliques de taille intermédiaire indispensables à la survie des écosystèmes restaurés.
Par ailleurs, les pays de l’AES travaillent à la mise en place d’un marché du carbone souverain au sein de leur espace confédéral. En certifiant eux-mêmes les capacités de séquestration carbone de leurs forêts classées et de leurs zones reboisées, le Mali, le Burkina Faso et le Niger entendent négocier directement la vente de crédits carbone à des partenaires internationaux sans passer par les intermédiaires financiers occidentaux. Cette stratégie permet de transformer la contrainte environnementale en une source de devises directes pour les budgets nationaux, consolidant l’autonomie financière nécessaire à la poursuite de l’effort de guerre et de développement.
Conclusion : La biodiversité comme pilier de la souveraineté sahélienne
Le destin de la Grande Muraille Verte au sein de l’espace AES démontre que la crise sécuritaire, loin d’annihiler les ambitions écologiques du continent, en a accéléré la mutation politique. L’or vert du Sahel n’est plus un projet de conservation naïf ou une vitrine pour l’aide internationale ; il est devenu un outil de souveraineté nationale et un instrument de guerre contre la précarité qui nourrit le terrorisme.
En adaptant le projet aux réalités du terrain à travers des méthodes endogènes, une sécurisation civilo-militaires et des alliances multipolaires pragmatiques, le Mali, le Burkina Faso et le Niger tracent les contours d’une écologie décolonisée. La réussite de ce pari ne se mesurera pas seulement au nombre d’arbres plantés, mais à la capacité de ces ceintures vertes à ramener la paix, la stabilité et la prospérité économique au cœur des terroirs du Sahel, affirmant ainsi la vitalité d’une Afrique maîtresse de ses ressources et de son avenir.

