Par la rédaction d’Africanova
Série « Actualité, Immobilisme et Transitions bloquées » — Épisode 6 (Fin)
Introduction : La légitimation d’un coup d’État familial
Le Tchad occupe une position géostratégique névralgique, faisant office de pont sécuritaire entre le Sahel, l’Afrique centrale et le bassin du Nil. Après le décès au front de l’ancien président Idriss Déby Itno en avril 2021, la prise de pouvoir par son fils, le général Mahamat Idriss Déby, à la tête d’un Conseil militaire de transition (CMT), a suspendu l’ordre constitutionnel républicain. L’élection présidentielle organisée en mai 2024, à l’issue de laquelle Mahamat Déby s’est fait proclamer président élu, a été présentée par le pouvoir comme le retour à la normalité démocratique. Une analyse de science politique montre qu’il s’agit d’un exercice de constitutionnalisme de façade visant à légitimer une succession dynastique au sein d’un État-garnison permanent.
1. L’État-garnison et la diplomatie du sang
Le Tchad fonctionne historiquement comme un État-garnison, où le pouvoir politique découle directement de la puissance de feu militaire et du contrôle des Forces de défense et de sécurité (FDS), en particulier de la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE). Cette militarisation de l’appareil d’État permet au clan présidentiel (issu de la communauté Zaghawa) de maintenir son hégémonie sur le pays malgré une contestation sociale généralisée.
Pour préserver sa légitimité internationale et neutraliser les critiques occidentales sur ses entorses démocratiques, N’Djamena déploie une « diplomatie du sang » particulièrement efficace. L’armée tchadienne s’est imposée comme le principal fournisseur de contingents d’élite pour les opérations de maintien de la paix et de lutte antiterroriste dans la région subsaharienne (notamment au Mali sous l’ancienne MINUSMA ou au sein de la Force conjointe du G5 Sahel). En échange de ce rôle de gendarme régional au service des agendas sécuritaires occidentaux (notamment français), le régime bénéficie d’une impunité diplomatique totale et d’un soutien budgétaire continu, déconnecté de toute exigence de réformation démocratique interne.

2. La neutralisation de la dissidence et le piège de la cooptation
L’actualité politique tchadienne est marquée par la liquidation méthodique des alternatives démocratiques réelles. La répression sanglante des manifestations du 20 octobre 2022 (le « Jeudi noir »), qui a fait des centaines de morts parmi les jeunes manifestants exigeant la fin de la transition militaire, a tracé les lignes rouges du régime.
Pour parachever la transition constitutionnelle de 2024, le pouvoir a combiné la force brute avec une stratégie de cooptation des figures de l’opposition. La nomination de l’ancien opposant Succès Masra au poste de Premier ministre avant l’élection présidentielle a illustré ce mécanisme de neutralisation politique, vidant la contestation civile de sa substance critique. Les voix universitaires indépendantes, les avocats et les journalistes qui refusent d’entrer dans ce jeu de ralliement opportuniste subissent des menaces permanentes, des fermetures de médias et des assassinats politiques non élucidés (à l’instar de celui de l’opposant Yaya Dillo en février 2024), démontrant que le Tchad reste prisonnier d’un modèle politique où la force des armes prévaut systématiquement sur la force de la loi.

