Par la rédaction d’Africanova
Série « États faillis et libertés captives » —
Introduction : Le mirage démocratique face à l’épreuve du t
errain
Pendant les deux décennies qui ont suivi la chute de la dictature de Moussa Traoré en 1991, le Mali a été célébré par les partenaires occidentaux et les institutions multilatérales comme la « vitrine démocratique » de l’Afrique de l’Ouest. Le pays affichait une régularité électorale apparente, une liberté de la presse relative et un consensus politique de façade incarné par la gouvernance d’Amadou Toumani Touré. Pourtant, cette vitrine cachait des vulnérabilités structurelles profondes. L’onde de choc de la crise libyenne de 2011 a suffi à briser ce miroir. En 2012, le Mali s’est effondré en quelques semaines, subissant une rébellion touarègue au Nord, une pénétration djihadiste fulgurante et un coup d’État militaire à Bamako.
Pour stopper l’avancée des groupes terroristes vers le Centre, le gouvernement par intérim a sollicité l’aide de la France. Cette intervention a ouvert la voie à une décennie de militarisation et d’internationalisation de la crise. De 2013 à 2020, le Mali est devenu le territoire le plus dense en matière de dispositifs de sécurité exogènes, superposant l’opération bilatérale française Barkhane (succédant à Serval), la mission d’évaluation de l’Union européenne (EUTM Mali) et le déploiement de la MINUSMA sous l’égide de l’ONU.
Loin de stabiliser le pays, cette accumulation de tutelles internationales a entretenu la paralysie de l’appareil d’État malien. Le Mali pré-AES offre l’exemple d’une souveraineté anesthésiée, où le transfert des fonctions de défense à des forces extérieures a creusé le fossé entre une élite extravertie et des populations rurales abandonnées, rendant la rupture politique inéluctable.
1. L’anesthésie de l’État : La déresponsabilisation régalienne de Bamako
Le principal effet pervers de l’internationalisation de la crise malienne a été la déresponsabilisation régalienne des élites politiques basées à Bamako. Sous la présidence d’Ibrahim Boubacar Keïta (2013-2020), l’appareil d’État s’est installé dans une logique de dépendance structurelle vis-à-vis des forces étrangères.
Ayant délégué la gestion de la sécurité du Nord et du Centre aux casques bleus et à l’armée française, les autorités civiles et le haut commandement militaire se sont détournés de l’impératif de refondation des Forces armées maliennes (FAMa) :
- Les budgets massifs injectés par les partenaires au développement et les lignes de crédit nationales dédiées à la loi de programmation militaire ont fait l’objet d’un détournement systémique. Des rapports de la Cour des comptes du Mali ont documenté des surfacturations massives dans l’achat d’équipements militaires obsolètes ou de matériels volants cloués au sol.
- Les soldats du rang, envoyés en première ligne dans des postes isolés du Centre et du Nord (comme à Boulkessi ou Indelimane), manquaient de munitions, de soutien aérien et de rations de base.
Cette déconnexion a créé un sentiment d’abandon profond au sein de la troupe. L’État malien ne fonctionnait plus comme un instrument de protection territoriale, mais comme une structure de capture de la rente diplomatique, consolidant une bureaucratie de la crise déconnectée des réalités opérationnelles du front.
2. Le double jeu de la MINUSCA sahélienne (MINUSMA) et les limites de Barkhane
Le dispositif sécuritaire international au Mali reposait sur une répartition asymétrique des tâches entre l’action antiterroriste offensive menée par la force française Barkhane et le maintien de la paix statique attribué à la MINUSMA. Cette architecture a rapidement montré ses limites conceptuelles sur le terrain.
La MINUSMA, malgré un budget annuel dépassant le milliard de dollars et un lourd tribut humain, s’est retrouvée prisonnière d’un mandat inadapté à une guerre asymétrique. Conçue pour stabiliser un accord de paix (l’Accord d’Alger de 2015) qui n’a jamais été sincèrement appliqué par les signataires, la mission de l’ONU a consommé la majeure partie de ses ressources à assurer sa propre protection dans des camps fortifiés.
Parallèlement, la force Barkhane, bien que dotée d’une supériorité technologique et aérienne incontestable, a privilégié une approche purement cinétique centrée sur la neutralisation des chefs djihadistes. Cette stratégie n’a pas permis d’enrayer l’extension géographique de la menace vers le Centre du pays (Mopti, Ségou) et vers les pays voisins (Burkina Faso, Niger). Pour les populations locales, la persistance de l’insécurité sous les yeux de milliers de soldats étrangers suréquipés a alimenté des théories sur l’instrumentalisation occidentale de la crise pour perpétuer une présence néocoloniale dans la région.
3. Le piège de l’Accord d’Alger et la fragmentation territoriale
Sur le plan politique, la gestion internationale de la crise a imposé au Mali un cadre de résolution perçu par une large partie de l’opinion publique comme une menace pour l’intégrité nationale : l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger (2015). [1]
Poussé par la diplomatie internationale, cet accord prévoyait une régionalisation poussée, accordant une autonomie substantielle et une intégration massive des anciens rebelles indépendantistes du Nord (regroupés au sein de la CMA) dans les structures de gouvernance locales et sécuritaires.
Cependant, une analyse d’économie politique montre que l’Accord d’Alger a figé les lignes de fracture territoriale plutôt que de rebâtir la cohésion nationale :
- Il a sanctuarisé le contrôle des mouvements armés touaregs sur la ville stratégique de Kidal, empêchant le retour effectif de l’administration civile et de l’armée république malienne.
- En privilégiant le dialogue avec les élites rebelles du Nord au détriment des communautés sédentaires du Centre, le processus a exacerbé les tensions intercommunautaires, favorisant le recrutement massif des jeunes au sein de la Katiba Macina de Amadou Koufa.

Le cadre multilatéral a ainsi institutionnalisé une fragmentation de la souveraineté malienne, transformant le Nord en une enclave autonome sous perfusion sécuritaire extérieure.
4. La confiscation des libertés et l’implosion sociale de 2020
La déliquescence de l’État malien sous tutelle s’est accompagnée d’un étouffement progressif des libertés et d’une dégradation des conditions de vie des citoyens. Pour maintenir l’illusion de la stabilité réclamée par les parrains internationaux, le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta a exercé une répression croissante sur les contestations sociales.
Les libertés syndicales et académiques ont été entravées par des grèves d’enseignants non payés durant des mois, tandis que la corruption généralisée de l’appareil judiciaire privait les populations de tout recours face à la spoliation des terres ou aux abus administratifs. Dans les zones rurales du Centre, privées de la justice d’État et des services de base, les populations ont été contraintes de se soumettre aux règles rigides des tribunaux islamiques des groupes djihadistes pour régler leurs conflits quotidiens.
L’élection législative contestée de début 2020 a agi comme le déclencheur d’une implosion sociale généralisée. Le Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP), regroupant religieux, syndicalistes et universitaires, a occupé la rue à Bamako pour exiger la fin d’un système politique corrompu et extraverti. La répression sanglante de ces manifestations par les forces spéciales (FORSAT) a parachevé la faillite morale du régime, ouvrant la voie à l’intervention militaire d’août 2020 portée par le colonel Assimi Goïta. [1]
Conclusion : Les fondements de la rupture souverainiste
La chronique du Mali pré-AES est la démonstration empirique qu’aucun État ne peut sous-traiter sa sécurité et sa souveraineté sans programmer son propre effondrement à long terme. L’accumulation de tutelles militaires et diplomatiques internationales entre 2013 et 2020 a fonctionné comme un cache-misère institutionnel, masquant la décomposition de l’État tout en enrichissant une oligarchie locale tournée vers les agendas extérieurs. Pour la rubrique Stratégie & Liberté, le cas malien pré-2020 sert de contre-exemple historique indispensable pour comprendre l’avènement actuel de la Confédération de l’AES. La rupture radicale opérée par Bamako — marquée par l’expulsion de la force Barkhane, le retrait de la MINUSMA et la dénonciation de l’Accord d’Alger — n’est pas un accident de parcours, mais une réaction de survie systémique : la réappropriation par le haut d’un destin national confisqué.

