Par Alain Cormier
Enseignant-chercheur universitaire
Projet de chaire : « Stratégie & Liberté en Afrique »
Dans la typologie contemporaine des relations internationales, l’Érythrée occupe une place singulière. Si elle échappe aux critères classiques de l’État failli caractérisé par l’anarchie ou l’absence de pouvoir central — comme le modèle somalien des années 1990 —, elle incarne une autre forme de faillite systémique : la faillite fonctionnelle par hyper-centralisation. Depuis son indépendance chèrement acquise en 1993 sous la direction d’Isaias Afwerki, Asmara a transformé le territoire national en un « État-garnison » permanent. En instrumentalisant une rhétorique de la menace existentielle perpétuelle, le régime a annihilé le concept même de liberté endogène, piégeant sa jeunesse dans un immobilisme structurel.
1. Le service national à durée indéterminée : l’économie de la conscription
Le principal vecteur de la neutralisation des libertés en Érythrée réside dans son système de conscription obligatoire, le Warsay Yikealo Program. Initialement conçu pour durer 18 mois, ce service militaire et civil a été transformé, à la suite du conflit frontalier avec l’Éthiopie (1998-2000), en un engagement à durée indéterminée.
Sur le plan de l’économie politique, ce choix s’apparente à un mode de production basé sur le travail forcé institutionnalisé. La jeunesse érythréenne est massivement mobilisée, non seulement dans les rangs de l’armée, mais aussi comme main-d’œuvre à bas coût pour les infrastructures d’État, les projets agricoles gouvernementaux et les mines d’or ou de cuivre exploitées en partenariat avec des consortiums internationaux. Cette captation de la force de travail nationale par l’appareil sécuritaire empêche l’émergence d’un secteur privé indépendant et détruit toute perspective d’autonomie financière pour les individus, brisant ainsi les fondements économiques de la liberté individuelle.
2. La faillite des institutions civiles : l’absence de constitutionnalisme
L’Érythrée détient la spécificité institutionnelle d’être l’un des rares États au monde à ne disposer d’aucun budget public publié, d’aucun parlement fonctionnel et d’aucun parti d’opposition autorisé. La Constitution ratifiée en 1997 n’a jamais été mise en œuvre par le Front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ), le parti unique.
Cette absence délibérée de cadre constitutionnel rigide permet au pouvoir exécutif de régner par décrets arbitraires. La justice est rendue par des tribunaux militaires spéciaux, déconnectés de tout code pénal transparent. Les vagues de répression successives — notamment celle de septembre 2001 contre le groupe des dissidents « G-15 » et les journalistes indépendants — ont institutionnalisé la peur. Le paysage médiatique est totalement étatisé, faisant de l’Érythrée l’un des espaces les plus hermétiques au monde en matière de liberté de la presse et d’expression académique.

3. L’ambiguïté géopolitique d’Asmara : de l’isolement aux alliances de revers
Pour légitimer cette architecture de contrôle total, le régime d’Asmara s’appuie sur la théorie de l’encerclement. Historiquement isolée et soumise à des sanctions de l’ONU (levées en 2018), l’Érythrée a développé une diplomatie de rupture et d’opportunisme.
L’intervention directe des troupes érythréennes dans le conflit du Tigré en Éthiopie aux côtés du gouvernement fédéral a redéfini les équilibres de la Corne de l’Afrique. En se positionnant comme un acteur sécuritaire incontournable, bien que brutal, le régime d’Afwerki cherche à briser son isolement diplomatique. De plus, Asmara renforce ses axes stratégiques avec des puissances non occidentales, notamment la Russie et la Chine, offrant un débouché potentiel sur la mer Rouge en échange d’une couverture diplomatique mutuelle. Cette stratégie de survie internationale permet au pouvoir de perpétuer son modèle autocratique interne sans craindre les pressions de conditionnalité démocratique des bailleurs de fonds occidentaux.
Conclusion : L’exode comme seule soupape de sécurité
La faillite de l’Érythrée ne se mesure pas à l’effondrement de ses institutions, mais à la fuite massive de ses forces vives. Le pays enregistre l’un des taux de réfugiés par habitant les plus élevés au monde pour un État qui n’est pas officiellement en guerre ouverte. Cet exode massif vers l’Europe et les pays voisins agit comme une soupape de sécurité politique pour le régime : il évacue la jeunesse contestataire potentielle tout en générant, paradoxalement, une rente financière via la taxe de 2 % imposée à la diaspora érythréenne à l’étranger. L’Érythrée reste le témoignage tragique qu’un État peut préserver sa souveraineté nominale face à l’extérieur tout en organisant la faillite absolue des libertés de son propre peuple.

