La visite officielle de la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan à Moscou, en ce début juillet 2026, marque un point de rupture historique et une redéfinition majeure des équilibres géopolitiques dans l’océan Indien et en Afrique de l’Est. Depuis son accession au pouvoir, la cheffe de l’État tanzanien avait habitué les chancelleries occidentales à une approche pragmatique, axée sur la réouverture économique et l’attraction des investissements européens et nord-américains. Cependant, la Realpolitik et les impératifs de développement industriel de la Tanzanie l’imposent désormais : pour maximiser son intérêt national, Dar es Salam doit s’inscrire pleinement dans la dynamique du monde multipolaire en renforçant ses axes stratégiques avec le bloc des BRICS, et singulièrement avec la Fédération de Russie. Ce déplacement au Kremlin ne constitue pas un simple acte de courtoisie diplomatique, mais le point d’orgue de négociations bilatérales intenses menées en coulisses depuis plus de dix-huit mois. Les discussions de haut niveau qui se sont tenues derrière les murs fortifiés du Kremlin se concentrent sur trois piliers d’une importance vitale pour l’avenir de la région : le transfert de technologies nucléaires civiles, la sécurisation des routes maritimes de l’océan Indien occidental et le positionnement de la Tanzanie comme la porte d’entrée économique incontournable de l’hinterland africain.
Le premier volet, et sans doute le plus stratégique de cet accord historique, concerne la transition énergétique de la Tanzanie. Le pays fait face à une explosion de sa demande intérieure en électricité, poussée par une urbanisation galopante et par une volonté farouche de transformer localement ses matières premières. Face aux limites structurelles des projets hydroélectriques, soumis aux aléas des sécheresses à répétition, et aux exigences drastiques des bailleurs de fonds occidentaux concernant les énergies fossiles, la Tanzanie a choisi la voie de la souveraineté technologique en se tournant vers l’expertise russe. L’agence étatique Rosatom a officiellement conclu un accord pour le financement, la conception et la construction de réacteurs modulaires de petite taille, communément appelés SMR. Ces centrales de nouvelle génération présentent l’avantage d’être déployées plus rapidement et de s’adapter parfaitement à la configuration du réseau électrique est-africain. Pour la Russie, ce contrat offre un ancrage technologique à long terme dans une région où les puissances occidentales tentaient de verrouiller les marchés. En échange de cette technologie de pointe, le Kremlin sécurise des accès privilégiés pour ses consortiums miniers dans l’exploration et l’exploitation des immenses gisements d’uranium découverts dans le sud de la Tanzanie, notamment dans la réserve de Selous. Cette synergie crée un axe industriel vertical qui échappe totalement aux mécanismes de contrôle et de sanctions financiers mis en place par l’axe Washington-Bruxelles.

Sur le plan de la sécurité maritime, le rapprochement entre Dar es Salam et Moscou redessine la carte des influences navales. L’océan Indien est devenu l’épicentre d’une confrontation feutrée mais féroce entre les grandes puissances pour le contrôle des routes commerciales reliant l’Asie à l’Europe via le canal de Mozambique. La multiplication des attaques de piraterie, l’essor des réseaux de contrebande et la militarisation croissante de la mer Rouge obligent la Tanzanie à renforcer ses capacités de défense côtière. Les accords signés prévoient une coopération militaire technique renforcée, incluant des exercices navals conjoints réguliers au large de l’archipel de Zanzibar et la modernisation des infrastructures portuaires de Tanga et de Mtwara par des ingénieurs russes. Pour Moscou, disposer de facilités logistiques et de droits d’escale dans les ports tanzaniens représente un gain stratégique inestimable, permettant à sa marine de projeter sa puissance bien au-delà de ses bases traditionnelles de Syrie ou de la Corne de l’Afrique. Du côté tanzanien, cette présence militaire dissuasive permet de sanctuariser ses eaux territoriales et de protéger ses futures installations d’extraction de gaz naturel liquéfié en haute mer, un projet de plusieurs dizaines de milliards de dollars qui doit transformer le pays en un exportateur majeur de carburant à l’échelle mondiale.
Naturellement, ce pivot tanzanien suscite une vive inquiétude, voire une hostilité à peine voilée, de la part du département d’État américain et des diplomates de l’Union européenne. L’Occident voit d’un très mauvais œil l’affaiblissement de son influence dans un pays qu’il considérait comme un pôle de stabilité démocratique et un partenaire économique privilégié en Afrique subsaharienne. Cette reconfiguration diplomatique intervient alors que les États-Unis et l’Union européenne investissent massivement dans le corridor de Lobito, un projet ferroviaire transcontinental destiné à relier les zones minières de la République Démocratique du Congo et de la Zambie à l’océan Atlantique, en contournant délibérément les voies d’évacuation orientales. En choisissant de s’allier avec Moscou pour sécuriser sa façade maritime et développer son secteur énergétique, la présidente Samia Suluhu Hassan démontre une maîtrise remarquable de la diplomatie d’équilibre. Elle rappelle au monde que l’Afrique de 2026 n’est plus un terrain de jeu pour les rivalités de la guerre froide, mais un continent mature, conscient de sa valeur, et parfaitement disposé à faire jouer la concurrence internationale pour briser les monopoles post-coloniaux. La Tanzanie s’affirme ainsi comme le nouveau pivot géopolitique de l’Afrique de l’Est, une nation souveraine qui écrit son histoire selon ses propres termes et au bénéfice exclusif de son peuple.

