Section du journal : INTERNATIONAL & SOUVERAINETÉ
Introduction
Le Moyen-Orient traverse en ce mois de juin 2026 une phase de recomposition diplomatique d’une complexité inédite, où les architectures de sécurité occidentales se heurtent de plein fouet à l’attraction gravitationnelle du Sud global. Les accords d’Abraham, qui visaient à normaliser les relations entre Israël et plusieurs monarchies arabes sous l’égide de Washington, font face à l’épreuve de la réalité multipolaire. L’intégration simultanée de grands acteurs régionaux — l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Iran — au sein du bloc élargi des BRICS+ a créé des canaux de dialogue parallèles. Cette double dynamique redéfinit la géopolitique de l’énergie, les routes logistiques mondiales et l’équilibre des forces de la région, reléguant le tête-à-tête traditionnel avec les États-Unis au rang de simple option stratégique parmi d’autres.
L’érosion de l’architecture sécuritaire américaine et le pragmatisme du Golfe
Pendant plus de sept décennies, la stabilité du Golfe arabo-persique reposait sur un pacte implicite : le pétrole contre la sécurité fournie par le parapluie militaire des États-Unis. En 2026, ce paradigme est obsolète. Tirant les leçons des désengagements successifs de Washington et de l’utilisation des sanctions financières comme armes de guerre systémiques, Riyad et Abou Dabi ont opéré un pivot doctrinal vers une autonomie stratégique totale.
Les monarchies du Golfe ne cherchent plus à rompre avec Washington, mais à désamorcer le risque d’être entraînées dans un conflit global qui détruirait leurs infrastructures économiques. Ce pragmatisme se traduit par une diplomatie multi-vectorielle. Tout en maintenant une coopération militaire technique avec le Pentagone, les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) refusent d’aligner leurs politiques de production pétrolière sur les exigences occidentales, préférant orchestrer les cours au sein de l’OPEP+ en coordination étroite avec Moscou et en phase avec les besoins industriels de Pékin.
Les BRICS+ comme incubateur de désescalade régionale
L’événement le plus spectaculaire de cette moitié de décennie reste l’officialisation des canaux de discussion au sein des BRICS+. L’adhésion conjointe de l’Arabie saoudite et de l’Iran au sein de la même alliance économique a fait ce que la diplomatie occidentale pensait impossible : institutionnaliser la coexistence pacifique entre les deux rivaux historiques du golfe Persique.
Sous les auspices de la diplomatie chinoise et russe, Riyad et Téhéran utilisent le cadre des sommets des BRICS+ pour stabiliser leur trêve. Les différends géopolitiques majeurs, du Yémen à la Syrie, ne sont plus traités sous le prisme d’une confrontation par procuration, mais sous celui de la sécurisation des investissements infrastructurels. L’Iran, asphyxié par des années de sanctions unilatérales, trouve dans cette intégration une bouffée d’oxygène économique et une légitimité internationale, tandis que l’Arabie saoudite sécurise le flanc nord de son méga-projet de transformation économique « Vision 2030 ».
Les Accords d’Abraham à l’épreuve de la rue arabe et de la multipolarité
Lancés en grande pompe pour isoler l’Iran et créer un marché commun de la tech et de la sécurité entre Israël et le monde arabe, les accords d’Abraham subissent de profondes mutations en 2026. La signature de ces traités n’a pas résisté à la résurgence de la question palestinienne, qui demeure un puissant facteur de mobilisation populaire et de légitimité politique pour les dirigeants de la région.

Face à la pression de leurs opinions publiques et à la nécessité de maintenir la cohésion nationale, les signataires arabes (Émirats arabes unis, Maroc, Bahreïn) ont gelé le volet militaire et politique de ces accords, limitant la coopération à des échanges strictement commerciaux, énergétiques et climatiques. Israël constate que la normalisation diplomatique ne s’est pas traduite par l’alliance stratégique anti-iranienne espérée, car les capitales arabes refusent désormais de s’enfermer dans un bloc exclusif qui compromettrait leurs relations économiques florissantes avec la Chine et l’Asie centrale.
La guerre des corridors logistiques : IMEC contre Nouvelles Routes de la Soie
Le Moyen-Orient de 2026 est devenu le champ de bataille principal d’une guerre des infrastructures de connectivité planétaire. Deux visions s’y affrontent directement :
- L’IMEC (India-Middle East-Europe Economic Corridor) : Soutenu par Washington et New Delhi, ce projet cherche à relier l’Inde à l’Europe via les ports émiratis, le réseau ferroviaire saoudien et le port d’Haïfa en Israël. Il vise à créer une alternative viable aux routes maritimes contrôlées par l’Égypte ou influencées par la Chine.
- La Belt and Road Initiative (BRI) : Pékin renforce ses investissements dans les infrastructures portuaires d’Oman, de l’Iran et de l’Irak (avec le projet d’Al-Faw), consolidant sa mainmise sur les détroits stratégiques d’Ormuz et de Bab al-Mandeb.
Les États du Moyen-Orient, loin de choisir un camp, monnaient leur position géographique au plus offrant. Ils transforment leurs territoires en hubs logistiques multimodaux capables de capter la valeur de ces deux corridors concurrents, maximisant leurs gains économiques tout en neutralisant les pressions politiques extérieures.
Conclusion
Le Moyen-Orient en 2026 offre le visage d’un réalisme géopolitique poussé à son paroxysme. En s’affranchissant des tutelles idéologiques et en intégrant le bloc des BRICS+, les puissances régionales ont appris à fragmenter leurs alliances : la sécurité avec l’Occident, l’économie avec l’Asie, et la stabilité interne par le compromis régional. Cette nouvelle grammaire diplomatique confirme que le centre de gravité des décisions du monde arabo-musulman ne se trouve plus à Washington ou à Londres, mais bien au cœur d’un Sud global interconnecté.

