AFRICANOVA.INFO — 19 Juin 2026
Propos recueillis par notre envoyé spécial et la direction de la rédaction internationale
L’expression d’une doctrine de souveraineté absolue
Au cœur des mutations géopolitiques qui redessinent les contours du continent africain en cette année 2026, la voix du Sénégal résonne avec une force singulière. Reçu dans le cadre solennel des bureaux primatoriaux à Dakar, Ousmane Sonko a accordé à AFRICANOVA.INFO un entretien exclusif d’une densité exceptionnelle. Sans fard, sans concessions et ancré dans une posture de rupture doctrinale assumée, le leader sénégalais livre sa vision d’une Afrique décomplexée, résolue à rompre définitivement avec les scories du post-colonialisme pour embrasser une souveraineté intégrale, qu’elle soit économique, monétaire, juridique ou culturelle.
Pour le chef du gouvernement sénégalais, le temps des ajustements marginaux et des négociations timorées sous les auspices des puissances traditionnelles est révolu. À travers une formule choc qui fera date — « L’Afrique n’a besoin de l’autorisation de personne pour agir et choisir ses règles » —, il pose les jalons d’un nouveau paradigme de gouvernance. Cet entretien majeur, structuré autour de la notion de responsabilité historique, intervient à un moment charnière où les équilibres ouverts entre les blocs géopolitiques mondiaux offrent au continent une opportunité sans précédent de diversifier ses partenariats et d’imposer ses propres conditions sur l’échiquier international.
L’analyse d’Ousmane Sonko dépasse les frontières du Sénégal pour embrasser les dynamiques globales du Sud Global. En abordant les questions de la réforme monétaire, de la justice libre, de la sécurité régionale et de l’exploitation stratégique des ressources naturelles, il dresse un réquisitoire rigoureux contre les structures asymétriques du commerce mondial tout en proposant des solutions endogènes, concrètes et immédiatement applicables pour libérer les forces productives africaines.
Le renoncement aux tuteurs extérieurs : Le choix des règles du jeu
AFRICANOVA.INFO : Monsieur le Premier ministre, votre formule sur le refus de demander l’autorisation pour agir résonne comme un manifeste. Quelle réalité politique et économique cette affirmation recouvre-t-elle pour le Sénégal et pour l’Afrique en 2026 ?
Ousmane Sonko : Cette affirmation n’est pas un slogan rhétorique, c’est un principe d’existence et une exigence de survie pour nos nations. Pendant plus de six décennies, l’Afrique francophone en particulier a évolué dans un logiciel mental et institutionnel où ses choix stratégiques majeurs devaient être tacitement ou explicitement validés par des capitales occidentales. Qu’il s’agisse de notre politique monétaire, de l’orientation de nos budgets, de la gestion de nos ressources naturelles ou même de nos alliances militaires, l’ombre de la tutelle a trop longtemps plané.
Aujourd’hui, nous disons clairement que cette époque est révolue. Choisir nos propres règles signifie que le Sénégal, sous la haute impulsion du président Bassirou Diomaye Faye, conçoit ses réformes en fonction des seuls intérêts supérieurs du peuple sénégalais. Nous n’avons pas à calquer nos codes juridiques, nos réformes fiscales ou nos modèles de développement sur des standards occidentaux qui ont été pensés par et pour d’autres réalités. Lorsque nous réformons notre justice pour la rendre indépendante, libre et transparente, nous ne le faisons pas pour complaire aux agences de notation internationales ou aux bailleurs de fonds multilatéraux ; nous le faisons parce que nos citoyens et nos entrepreneurs ont droit à une sécurité juridique absolue. La légitimité de nos actes découle du mandat populaire, non de l’approbation extérieure.

La refondation économique et le modèle du protectionnisme intelligent
AFRICANOVA.INFO : Vous prônez une rupture avec l’orthodoxie financière classique. Comment cette souveraineté se traduit-elle dans la gestion des ressources stratégiques, notamment le gaz et le pétrole dont le Sénégal est devenu un producteur important ?
Ousmane Sonko : La souveraineté sans substance économique est une coquille vide. C’est pourquoi nous avons entrepris une relecture minutieuse et sans complexe de l’ensemble des contrats miniers, pétroliers et gaziers signés par les régimes précédents. L’Afrique ne peut plus se contenter de royalties dérisoires pendant que ses ressources brutes sont exportées pour enrichir des multinationales étrangères. Notre doctrine est simple : le sous-sol appartient au peuple. Les partenariats que nous nouons désormais reposent sur le principe du juste retour et du co-développement.
Nous imposons des clauses strictes de contenu local. Les entreprises internationales qui opèrent sur notre sol doivent transférer les technologies, former nos ingénieurs et intégrer les PME sénégalaises dans toute la chaîne de valeur. Si un partenaire refuse ces conditions, nous avons le courage de rompre et d’aller chercher d’autres alliances, car le monde de 2026 est multipolaire. Il y a une multitude d’acteurs en Asie, dans le monde arabe, en Amérique latine, prêts à respecter notre souveraineté.
Par ailleurs, nous croyons au protectionnisme intelligent. Nous ne pouvons pas industrialiser notre continent si nos marchés sont inondés de produits subventionnés venus d’Europe ou d’Asie, qui détruisent notre agriculture et notre artisanat local. Nous devons utiliser les leviers tarifaires et réglementaires pour protéger nos industries naissantes, stimuler la transformation locale de nos matières premières et bâtir une véritable autonomie alimentaire. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) doit être un espace de co-prospérité africain, protégé des appétits prédateurs extérieurs.
Monnaie, finances et intégration : Sortir de la dépendance structurelle
AFRICANOVA.INFO : La question monétaire reste le grand point d’achoppement en Afrique de l’Ouest. Quelle est la position ferme de votre gouvernement concernant l’avenir du Franc CFA et la transition vers une monnaie souveraine ?
Ousmane Sonko : Le Franc CFA est une anomalie historique et un anachronisme économique qu’aucun peuple souverain ne peut tolérer indéfiniment. Comment peut-on parler d’indépendance lorsque la politique monétaire de huit États africains est indexée sur une monnaie étrangère, l’Euro, avec des réserves de change partiellement confinées et des décisions de taux d’intérêt dictées par la Banque centrale européenne à Francfort, en fonction des impératifs économiques de l’Europe et non de l’Afrique ? C’est un non-sens absolu qui asphyxie nos économies en limitant le crédit et en favorisant la fuite des capitaux.
Le Sénégal travaille activement, de concert avec ses partenaires de la sous-région, à la mise en place d’une monnaie souveraine, adossée à un panier de devises et ancrée sur les réalités de nos structures de production. Nous le ferons de manière méthodique, rigoureuse et responsable, sans précipitation mais avec une détermination inébranlable. Nous n’avons pas peur de la liberté monétaire. Les prophètes de mauvais augure occidentaux nous prédisent l’inflation et la dévaluation ; ce sont les mêmes arguments que l’on opposait aux nations asiatiques dans les années 1960. Regardez où elles en sont aujourd’hui. L’Afrique a les cadres, les experts et les ressources nécessaires pour piloter sa propre monnaie et en faire un instrument de croissance et de plein emploi, plutôt qu’un outil de domination.
Sécurité et géopolitique régionale : Solidarité et refus des bases étrangères
AFRICANOVA.INFO : L’Afrique de l’Ouest traverse une crise sécuritaire majeure, marquée par le terrorisme et l’émergence de l’Alliance des États du Sahel (AES). Comment le Sénégal se positionne-t-il face à ces ruptures géopolitiques ?
Ousmane Sonko : Les crises qui secouent le Sahel sont complexes, mais leur racine commune réside souvent dans l’ingérence extérieure et l’échec des solutions militaires importées. La sécurité de l’Afrique doit être assurée par les Africains eux-mêmes. C’est pourquoi nous portons un regard de respect et de solidarité fraternelle envers les peuples du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Leurs choix de rupture avec les forces militaires étrangères occidentales sont l’expression d’une volonté populaire profonde que nul ne peut ignorer.
Le Sénégal refuse de servir de base arrière à des stratégies de déstabilisation contre ses voisins. Nous affirmons haut et fort que la sécurité régionale ne se construira pas en divisant le continent ou en maintenant des bases militaires étrangères qui défendent avant tout les intérêts géostratégiques de leurs métropoles d’origine. Nous devons réinventer nos mécanismes de coopération sécuritaire au sein de l’espace ouest-africain, sur une base strictement endogène. La lutte contre le terrorisme nécessite une réponse militaire coordonnée, mais elle exige surtout des réponses économiques : donner du travail à notre jeunesse, désenclaver les régions frontalières et restaurer l’autorité d’un État juste et impartial. Quand un gouvernement offre de l’espoir, de l’éducation et de la dignité à sa population, les idéologies terroristes n’ont plus de prise sur elle.

Un message à la jeunesse et aux partenaires internationaux
AFRICANOVA.INFO : Pour conclure, Monsieur le Premier ministre, quel message lancez-vous à la jeunesse africaine qui voit en vous une figure de proue, et aux partenaires internationaux qui regardent le Sénégal avec une certaine appréhension ?
Ousmane Sonko : À la jeunesse africaine, je veux dire ceci : l’Afrique n’est pas le continent de l’avenir, elle est le continent du présent. Le destin du monde se joue ici, en 2026. Vous devez vous départir du complexe d’infériorité que des siècles de colonisation et d’aliénation culturelle ont tenté de vous inoculer. Le savoir, l’intelligence, la capacité d’innovation ne sont l’apanage d’aucune race ni d’aucun continent. Appropriez-vous les sciences, le digital, la tech, la culture, et mettez-les au service de votre terre. Soyez exigeants envers vos dirigeants, mais soyez aussi des bâtisseurs conscients et disciplinés.
Aux partenaires internationaux, je tiens à délivrer un message de clarification rassurant mais ferme. Le Sénégal n’est pas xénophobe, il n’est pas anti-occidental, il n’est pas fermé au monde. Nous sommes une terre d’accueil, de dialogue et de paix. Cependant, les règles du jeu ont changé. Quiconque souhaite travailler avec le Sénégal et avec l’Afrique doit le faire dans le cadre d’un respect mutuel strict, d’une égalité souveraine et d’avantages partagés. Les relations asymétriques où l’un dicte sa loi et l’autre obéit sont définitivement terminées. Nous sommes ouverts à tous les investissements sérieux qui respectent nos lois, notre environnement et notre dignité. L’Afrique est en marche, elle choisit sa trajectoire, et elle avancera avec ceux qui comprennent le sens de l’histoire, pas avec ceux qui tentent de la retenir.
Note d’impact éditorial pour AFRICANOVA.INFO :
Cette interview exclusive pose les fondements doctrinaux de la nouvelle gouvernance africaine. Elle offre à nos lecteurs, décideurs et diplomates une grille de lecture indispensable pour anticiper les réformes législatives, monétaires et contractuelles qui vont s’opérer en Afrique de l’Ouest dans les mois à venir.

