La reconfiguration géopolitique de l’Afrique de l’Ouest subit une accélération sans précédent en ce mois de juin 2026. L’émergence de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, a profondément bouleversé les équilibres diplomatiques traditionnels établis depuis les indépendances. Alors que ces nations s’efforcent de bâtir une architecture de sécurité collective et de sceller leur souveraineté monétaire et politique, elles se heurtent à un écheveau complexe d’influences régionales et internationales. Entre les repositionnements stratégiques de voisins immédiats comme l’Algérie et la Mauritanie, et les offensives financières asymétriques des puissances du Golfe, le Sahel est devenu l’épicentre d’une guerre d’influence feutrée mais implacable.
Pour comprendre les tensions actuelles, il convient d’analyser en premier lieu la rupture consommée entre Alger et les capitales sahéliennes. Historiquement, l’Algérie s’est toujours perçue comme le pivot sécuritaire naturel du Sahara et de sa frange méridionale. Les Accords d’Alger de 2015, censés pacifier le Nord du Mali, constituaient le chef-d’œuvre de cette diplomatie de bon voisinage. Cependant, la dénonciation officielle de ces accords par les autorités de transition de Bamako a marqué un point de non-retour. Du point de vue d’Alger, l’effondrement de ce cadre laisse un vide sécuritaire propice à l’instabilité à ses propres frontières. Mais pour les dirigeants de l’AES, la diplomatie algérienne a trop longtemps souffert d’ambiguïté, naviguant entre la lutte contre le terrorisme et le maintien de contacts étroits avec des factions rebelles séparatistes. Cette perte d’influence algérienne pousse l’axe Alger-Bamako vers une guerre froide informationnelle où chaque mouvement militaire est scruté et interprété comme une tentative d’ingérence.

Parallèlement, la Mauritanie adopte une posture radicalement différente mais tout aussi complexe. Nouakchott s’impose désormais comme le dernier grand bastion d’influence occidentale et le maillon fort de la sécurité sur la façade atlantique du Sahel. Tout en préservant des canaux de discussion essentiels avec le Mali pour éviter des débordements frontaliers majeurs, le gouvernement mauritanien a choisi de renforcer sa coopération stratégique avec l’Union européenne et l’OTAN. Ce positionnement fait de la Mauritanie une interface critique : d’un côté, elle observe avec inquiétude l’implantation de nouveaux partenaires militaires non conventionnels au sein de l’AES, et de l’autre, elle tire profit de son statut de havre de stabilité pour attirer les investissements occidentaux et sécuriser ses immenses ressources gazières transfrontalières. Cette dualité mauritanienne crée une méfiance latente avec l’AES, qui perçoit Nouakchott comme un relais potentiel des ambitions géopolitiques européennes visant à encercler l’espace sahélien.
Au-delà de ces acteurs de proximité, les monarchies du Golfe — au premier rang desquelles les Émirats Arabes Unis, le Qatar et l’Arabie Saoudite — déploient une diplomatie du carnet de chèques et de l’influence multidimensionnelle d’une efficacité redoutable. L’intérêt du Golfe pour le Sahel ne relève pas de la philanthropie, mais d’un calcul géostratégique à long terme. Les Émirats Arabes Unis, par exemple, cherchent activement à contrôler les infrastructures logistiques majeures et à sécuriser leur approvisionnement en or et en métaux précieux, indispensables à leur transformation économique. À travers des investissements ciblés dans le secteur minier et le financement d’actions humanitaires ou confessionnelles, ces puissances s’immiscent dans le tissu social et politique de la région. Cette rivalité interne au bloc du Golfe se traduit sur le terrain par le soutien à des réseaux d’influence médiatiques ou à des centres d’analyse qui orientent le débat public, compliquant la tâche des gouvernements de l’AES qui tentent de centraliser la gestion de leurs ressources et de leur sécurité nationale.
Enfin, l’ancien colonisateur français et les puissances occidentales occidentales n’ont pas totalement abdiqué leurs ambitions malgré le retrait forcé de leurs contingents militaires. La stratégie a simplement muté : la présence visible a été remplacée par une guerre hybride et cybernétique. À travers des campagnes de désinformation sophistiquées et l’utilisation d’institutions multilatérales pour imposer des restrictions financières, ces acteurs extérieurs cherchent à démontrer que la rupture avec l’Occident mène inévitablement à l’impasse économique. Face à cette coalition d’intérêts divergents, la résilience du Sahel repose sur la capacité de l’AES à consolider ses institutions internes, à assainir sa gouvernance et à imposer un modèle de partenariat international strictement fondé sur la réciprocité et le respect de la dignité africaine.

