DAKAR, Sénégal – Depuis le début de l’année 2025, une série de manifestations sans précédent déferle sur l’Afrique, portée par une jeunesse de plus en plus revendicative. De Dakar à Nairobi, en passant par Kinshasa et Le Caire, les rues des grandes métropoles africaines sont devenues le théâtre d’une contestation qui ébranle les pouvoirs en place.
Un ras-le-bol généralisé
« Nous en avons assez des promesses non tenues et de la corruption endémique », clame Fatou Diop, 23 ans, étudiante en droit à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Comme des millions de jeunes Africains, elle est descendue dans la rue pour exprimer son mécontentement face à une classe politique jugée déconnectée des réalités du terrain.
Les revendications varient d’un pays à l’autre, mais un fil rouge se dégage : l’exigence d’une meilleure gouvernance, d’opportunités économiques et d’une plus grande participation des jeunes aux processus décisionnels.
Le chômage, catalyseur de la colère
Au cœur de cette vague de protestations, le chômage des jeunes apparaît comme le principal détonateur. Selon les dernières statistiques de la Banque Africaine de Développement, le taux de chômage des 15-24 ans atteint en moyenne 60% sur le continent, un chiffre qui n’a cessé d’augmenter ces dernières années malgré la croissance économique.
« Nous sommes la génération la plus éduquée de l’histoire de l’Afrique, mais nous sommes condamnés à l’inactivité ou à l’exil », déplore Ahmed Mahmoud, ingénieur égyptien de 26 ans, rencontré lors d’une manifestation au Caire.
Les réseaux sociaux, amplificateurs du mouvement
Si ces manifestations ont pris une telle ampleur, c’est en grande partie grâce aux réseaux sociaux. Twitter, Facebook et surtout TikTok sont devenus les porte-voix d’une génération hyperconnectée, capable de mobiliser des foules en quelques heures.
« Les réseaux sociaux nous permettent de contourner la censure et de nous organiser efficacement », explique Grace Muthoni, activiste kényane de 28 ans. « C’est notre arme pacifique contre des régimes qui cherchent à étouffer notre voix. »
Des réponses gouvernementales contrastées
Face à cette lame de fond, les réactions des gouvernements africains oscillent entre répression et tentatives d’apaisement. Au Sénégal, le président Macky Sall a annoncé un plan d’urgence pour l’emploi des jeunes, doté de 500 milliards de francs CFA. En Égypte, en revanche, les autorités ont opté pour une ligne dure, avec des arrestations massives de manifestants.
« Ces mouvements de contestation révèlent une crise profonde de la démocratie en Afrique », analyse le politologue camerounais Jean-Emmanuel Pondi. « Les systèmes politiques actuels, souvent hérités de la période post-coloniale, ne sont plus en phase avec les aspirations d’une jeunesse mondialisée et impatiente de prendre les rênes de son destin. »
L’émergence de nouveaux leaders
Au-delà de la contestation, ces mouvements voient émerger une nouvelle génération de leaders, porteurs d’un discours de rupture. C’est le cas de Bobi Wine en Ouganda, musicien devenu homme politique, ou encore de Ousmane Sonko au Sénégal, qui incarnent cette soif de renouveau.
« Nous ne voulons plus être considérés comme le futur de l’Afrique, mais comme son présent », martèle Aminata Touré, 31 ans, figure de proue du mouvement « Afrique Debout » au Mali. « Il est temps que nos voix soient entendues dans les instances de décision. »
Des conséquences économiques préoccupantes
Si ces manifestations traduisent une vitalité démocratique, elles ont aussi un impact économique non négligeable. Plusieurs pays ont vu leur croissance ralentir en raison de l’instabilité politique. Au Nigeria, la Banque centrale estime que les manifestations ont coûté près de 10 milliards de dollars à l’économie du pays en 2024.
« Il y a un risque réel que ces mouvements, s’ils ne trouvent pas d’issue politique, ne plongent certains pays dans une spirale de violence et d’instabilité économique », prévient Vera Songwe, économiste camerounaise et ancienne secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies.
Vers une redéfinition du contrat social ?
Pour de nombreux observateurs, ces manifestations marquent un tournant dans l’histoire politique du continent. « Nous assistons à l’émergence d’une nouvelle conscience citoyenne en Afrique », estime Achille Mbembe, historien et politologue camerounais. « Cette jeunesse exige une refondation du contrat social, basée sur la transparence, la participation et l’équité. »
Reste à savoir si les dirigeants africains sauront répondre à ces aspirations. « L’alternative est claire », conclut Mbembe. « Soit ils engagent des réformes profondes, soit ils risquent d’être balayés par une vague de fond qui ne fait que commencer. »
Alors que les manifestations se poursuivent, l’Afrique semble à la croisée des chemins. L’avenir dira si cette effervescence débouchera sur un renouveau démocratique tant attendu ou si elle plongera le continent dans une nouvelle ère d’instabilité.